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COVID-19... Non, nous n'aurons pas à nous "racheter" !



Exemple d'affiche d'éducation population, période de révolution pasteurienne


La santé est au cœur de l'organisation morale de notre société !

Notre état de santé est, inconsciemment le plus souvent, une manière de manifester une vérité sur ce que nous sommes. Et c'est ce principe qu'il nous faut aujourd'hui déconstruire collectivement !

Pour Michel Foucault (cf. Du gouvernement des vivants), la connaissance renvoie à la "production du vrai dans la conscience des individus" (p.8). 
La médecine a mis à disposition des individus des connaissances portant d'abord, historiquement, sur l'hygiène physique et sociale du corps, visant à limiter la propagation des grandes épidémies. D'un point de vue politique, l'utilité sociale de cette connaissance avait, ne l'oublions pas, un fondement certes épidémiologique, mais aussi de contrôle social des corps humains... à finalité économique. Pour avoir des individus productifs au travail, de la main d'œuvre dans les usines, la bonne santé avait toute son importance. 

L'efficacité des mesures simples d'hygiènes (que nous connaissons bien), font de notre état de santé "une manifestation de vérité", à partir de laquelle s'exerce quotidienne un certain pouvoir, presque politique, sur nos corps physiques. 
Comment s'exerce t-il ? Il s'exerce pour une grande part à travers nos propres pensées. L'idée est simple : si vous respectez bien les règles édictées, si vous faites attention, en théorie vous ne devriez pas être malade. Et si vous êtes malades... bah tiens, prenons le cas du Coronavirus... la première question que l'on va vous poser (puisque j'ai testée personnellement je peux en parler) c'est : mais où as-tu chopé ça ? Vous êtes par cette simple question responsable de votre état de santé. Et cette accusation indirecte (qui ne s'avoue pas comme telle, puisqu'elle n'est pas vraiment consciente et volontaire) est liée au fait que, dans notre organisation morale : 

-  la santé est "un régime de vérité". 
- et notre état de santé est une manifestation de vérité dont nous sommes soit opérateur (acteur), soit témoin, soit sujet réfléchi.

SO WHAT ? 


Ce qu'il faut bien comprendre sur une manifestation de vérité c'est qu'elle va être étroitement liée dans notre culture judéo-chrétienne, à la notion de rémission des fautes. 

Je m'explique.
Notre éducation à la médecine commence dès la naissance. La recherche de la bonne santé est de suite au cœur des préoccupations (pas des nourrissons bien évidemment, mais de leurs parents), pour autant c'est ainsi que petit à petit et très rapidement, l'enfant apprendra à édicter les quelques règles qu'il comprends être celles qui lui assurent la bonne santé recherchée. L'enfant apprends "la voie de la vie et celle de la mort", "un certain nombre de prescription morales de vie quotidienne" - pour reprendre le langage de Michel Foucault. 

Il s'établit là un rapport directe entre l'individu-enfant et la vérité "santé". "Il est le disciple, il est l'enseigné et on lui enseigne la vérité" (p.101)

Un jour, il expérimentera la maladie (si tout va bien n'est-ce pas ?). Et là, ses parents se feront les témoins de sa bonne volonté : dans la bonne prise des médicaments, ceux nécessaires à son rétablissement, dans sa conduite globale pour recouvrer la santé. Il apprendra qu'il est parfois responsable de son état : "tu vois, je t'avais bien dit de mettre ton manteau ! Ah bah voilà, tu es malade maintenant." 

Adulte, c'est le médecin qui sera ce témoin. Et si la personne n'y arrive pas, elle sera suspecte. Ou si la personne n'anticipe pas suffisamment sur son état de santé à venir (prévention oblige), elle sera suspecte. Je l'ai entendu plus d'une fois de la bouche de professionnels sur le terrain : "il/elle n'est pas volontaire", "il/elle est négligé-e". Selon les milieux sociaux, prendre soin de son corps peux varier entre un art de vivre et de s'aimer... à perte de temps inutile en cas d'absence d'estime sociale de soi. 

Les classes populaires sont souvent les moins bonnes élèves en matière de santé. Les moins enclines à acquérir "correctement" la connaissance et à "s'appliquer" à les respecter. Si j'osais l'humour : je rappellerai alors, qu'à contrario : les enseignants, qui posent tellement de questions aux professionnels de la santé qu'ils en sont stigmatisés (classiquement nommés les patients "MGEN", pour ne pas dire les patients "chiants") sont, à contrario, ceux qui le plus souvent feront preuve du plus grand acte de foi en la médecine pour recouvrer la santé. 

Et que se passe-t-il alors quand le plan ne se déroule pas comme prévu ? "Je n'ai jamais fumé, je n'ai jamais bu, je n'ai jamais rien fait de mal... pourtant aujourd'hui je suis malade" (extrait d'un entretien avec une patiente atteinte d'un cancer) / "J'ai fais hyper attention, j'ai mis en place les gestes barrières, j'ai respecté le confinement et pourtant j'ai eu le coronavirus"


Sentiment d'injustice et de colère.
A qui la faute ? 

Notre organisation morale, pour ne pas dériver vers l'expiation de faute, peux réintroduire à l'échelle collective la notion de contingence : ce qui est aurait pu ne pas être. Nous ne sommes pas toutes et tous égaux devant la maladie. Les soignants en font l'expérience quotidienne. Pourquoi lui/elle plutôt qu'un-e autre ? 

Le Covid-19 nous réintroduit à cette notion de contingence. Ce qui est aurait pu ne pas être... et 
nous n'y pouvons pas toujours grand chose, puisque nous ne sommes pas tout-puissant. 

Nous faisons de notre mieux ! 

J'en viens à la raison pour laquelle j'ai nommé ce texte "Nous ne nous rachèterons pas !"

Pour lutter contre le coronavirus, nous sommes en train d'activer collectivement notre "bon sens moral". Le confinement est plus ou moins établit comme étant le meilleur moyen d'éviter l'hécatombe. Et si ça ne marche pas ? Que diront-nous ? C'est parce que vous avez mis du temps à vous y mettre. Parce que nous en fait c'était pas du tout notre projet. Donc maintenant va falloir que tous ensemble nous rattrapions tout le bordel économique que cela a occasionné. (A noter, que même si cela fonctionne, ce que nous espérons sincèrement, le discours sera le même : y'aurait pas pu mieux faire ?)

Attention, soyons vigilants ! Il n'y aura rien à "rattraper". Il n'y aura rien à réparer ! Il n'y aura qu'à construire de nouveau, aller de l'avant. Les pertes... qu'elles soient humaines ou économiques (parlons-en pourquoi pas) ne se "répareront pas". Elles seront. Et nous devrons simplement vivre avec. 

L'écrire est très important. Il n'y aura rien à rattraper ! Soyons vigilants à ce que rien ne nous soit imposé en termes de "travailler plus pour combler les pertes économiques" (entre autres). Ne nous laissons pas sous-entendre que c'est "notre faute", que certains auront fait plus d'effort que d'autres. N'adhérons pas aux propos qui font notre division. 
Ces propos ne peuvent être tenus que dans la mesure où NOUS reconnaissons comme légitime ces principes de vérité... Notre santé mérite de ne pas être instrumentalisé ! Nous devrons refuser ces discours ! 

« Aucun pouvoir ne va de soi, aucun pouvoir quel qu’il soit n’est
évident ou inévitable, aucun pouvoir par conséquent, ne mérite
d’être accepté d’entrée de jeu. Il n’y a pas de légitimité
intrinsèque du pouvoir.»

Michel Foucault, 2012, Du gouvernement des vivants. Cours au
Collège de France 1979-1980. EHESS, Gallimard/Seuil, Paris, p.77

   


























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