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L'homme domestiqué face aux théories de l'effondrement

" - Mon chéri, ce n'est pas en courant dans tous les sens, sur tous les chemins, qu'on apprend la vie. C'est en la regardant et eux (les animaux sauvages) tu vois, ils en savent plus long que nous… Ils connaissent les plantes, ils connaissent les herbes, les bonnes et les mauvaises, ils savent comment se nourrir avec, comment se soigner…

Il avait raison. Un animal sauvage vivant en liberté ne s'empoisonne pas, il fait son choix. C'est un instinct qu'ils perdent quand ils sont domestiqués, qu'on leur apporte leur nourriture, qu'ils n'ont plus à la chercher, à la défendre et qu'on appelle le vétérinaire quand ils sont malades."

Maurice Mességué, Des hommes et des plantes, 1970, Paris, p.20.



Ce n'est pas encore facile pour moi de l'assumer : j'ai toujours cherché à accumuler du savoir livresque et intellectuel parce qu'en fait… je n'ai aucune connaissance… et je ne sais absolument rien. 

Je ne sais rien du monde réel : des bonnes ou mauvaises plantes, de la manière dont poussent certains légumes, du fonctionnement du sol que je piétine, d'où viennent vraiment mes aliments, de la constitution des traitements que j'accepte de prendre en cas de maladie, de comment construire une maison etc. etc.

J'ai perdu mon instinct. Je ne suis pas un animal sauvage. Je suis domestiquée. Sans notre société, je ne peux pas me nourrir tous les jours. Sans notre société, je ne suis pas capable de me soigner, de me vêtir, de me loger… de vivre. 

Depuis que je suis née, je n'ai rien appris qui puisse réellement être utile à ma survie… à l'état sauvage. Je suis un animal domestiqué, qui mange dans la main de la société à laquelle il appartient. Je ne m'appartiens pas, je ne me possède pas. Je ne peux pas être sans tout un tas de produits, d'objets, de matériaux dont je ne maîtrise nullement les procédés de fabrication, je ne les connais pas et ne le conscientise même pas toujours !

Alors quand on me parle du potentiel d'effondrement de cette société de quoi me parle t-on ?
On me parle de moi... de mon appartenance à l'espèce des hommes domestiqués.
Et au fond de moi, je crois que j'aurai préféré ne jamais même avoir à poser ces mots :
"d'hommes domestiqués".

Je suis "homme domestiqué…" et c'est moi qui vais m'effondrer. 

On me parle de la fin de mes maîtres. On me parle de l'ensemble de mes dépendances. 
Alors bien sûr que c'est angoissant !
Bien sûr que cela m'inquiète et me déprime !

Bien sûr… mais maintenant je sais... que c'est aussi la seule connaissance que j'ai !

Alors aujourd'hui, je la clame haut et fort : je suis un animal domestiqué ! 

Poser ces mots, pour moi, c'est la base pour me reconnecter à mon instinct !

Réaliser que peut-être demain il me faudra survivre autrement que par la main de quelqu'un… autrement… avec d'autres modes de connaissances que la science… en me reconnectant au vivant… en me faisant confiance à moi et à mes voisins (le jour où 20 km redeviendront "un voyage") : mes émotions, mes sentiments et mes croyances ! En allant à la rencontre de celles et ceux qui ont la connaissance : les vieux, les anciens, ceux qui ont encore des racines et des savoirs pratiques à transmettre… et pour tous les savoirs déjà en voie de disparition les livres (et pas toujours scientifiques) !


Pour l'heure, il me faut encore déconstruire et intellectualiser pour que j'en prenne pleinement la mesure :

Lorsque nous parlons de domestication, nous parlons classiquement :  d’une activité sociale qui concerne l’action des hommes sur des animaux ou des végétaux dont il s’agit d’assurer la survie tout en s’appropriant leur production. 

Voilà donc qui je suis ! 
Je suis un animal dont la survie est assurée par tout un ensemble 
d'activité sociale humaine qui vise l'appropriation de ma production.

Et qu'est-ce que je produis ? Des richesses, de la prospérité, de la croissance économique pour servir un système social et économique…

ET CONCERNANT LA SANTE ?? 
Voilà donc qui je suis ! (Plutôt jolie non ?)
Je suis un animal dominé et mon rapport à mon propre corps en est la preuve criante !

MA MEDICALISATION POUSSEE A L'EXTRÊME, FAIT PARTIE DE MA DOMESTICATION

Historiquement, la médecine a permis d’introduire dans les consciences collectives, puis individuelles, une discipline du corps qui n’est pas sans fonction sociale.

Cette discipline du corps s’inscrit dans un processus global de domestication de l’humain par l’humain qui, en s’appuyant sur diverses disciplines - dont la médecine à moment donné de son histoire - participe à une appropriation de la force physique d’humains par d’autres humains (pour le travail dans les usines notamment), entretenue par familiarisation (dressage ou éducation) des corps physiques à de bonnes conduites sociales et à un état d’esprit médicalisé, à finalité économique.

Le processus de médicalisation (éducation à la médecine et étendue progressive du champ d'intervention des médecins à l'ensemble de la vie humaine) est une forme de domestication, en ce sens qu’il participe au façonnement social de corps physiques médicalisés : de plus en plus rentables, de plus en plus autocontrôlés, de plus en plus dociles, de plus en plus acceptables socialement…

Mais aussi quelque part, de plus en plus éloignés de leur nature « animal ».

              Où en sommes-nous arrivés ?

Je suis un animal domestiqué et je suis devenue moi-même le vecteur de ma propre domestication… et de celle de mes enfants :

-       Je suis le vecteur premier de tout un travail d’appropriation de mon propre corps : pour moi, pour les autres, pour avoir un travail (et faire bonne impression), pour occuper une position sociale convoitée etc. Je suis continuellement en train de chercher à l'améliorer et à en "prendre soin" !

-       Je socialise les autres aux bonnes pratiques pour se maintenir en bonne santé. (« Tu devrais faire ci, tu devrais faire ça »). J'éduque même mes enfants là-dedans… leur médicalisation commence… dès leur naissance (parce qu'en réalité, je suis bien incapable d'accoucher seule, et tout est fait pour me faire douter de mon propre corps en la matière) !

-    Et puis surtout mon comportement vire à la consommation de biens de santé (technique, médicamenteux ou d'idées multiples sur ce que devrait être ma santé) : mon comportement se confond progressivement avec un comportement économique. 

     Je suis le premier vecteur du développement de tout un marché technologique, pharmaceutique, de pratiques soignantes (etc.) qui grâce à mon comportement social exemplaire ne cesse de croître…(les fameux "besoins" de santé) !! 

Je me sens responsable de ma santé ! Du coup, je consulte même quand je ne me sens pas malade : je dois vivre dans la prévention ! Je dois aussi m'alerter de tout ce qui se passe dans mon corps. Et j'ai finalement l'impression qu'à chaque instant je pourrais tomber malade, voir que je le suis… et en fait (bah...) c'est le cas.



J'adore cette citation de Michel Foucault : 

« Si elle sait être politiquement efficace, la médecine ne sera plus médicalement indispensable. Et dans une société enfin libre, où les inégalités sont apaisées et où règne la concorde, le médecin n’aura plus qu’un rôle transitoire à jouer : donner au législateur et au citoyen des conseils pour l’équilibre du cœur et du corps. Il ne sera plus besoins d’académies ni d’hôpitaux. (…) Et peu à peu, dans cette jeune cité, toute livrée au bonheur de sa propre santé, le visage du médecin s’effacerait, laissant à peine au fond des mémoires des hommes le souvenir de ce temps des rois et des richesses où ils étaient esclaves, appauvris et malades ». 

(Michel Foucault, 1963 (2009), Naissance de la clinique, PUF, Paris, p. 34)

Belle image du monde social… qui rappelle que le médecin devrait en fait travailler à sa propre disparition… Alors que dans mon monde : il n'y a pas assez de médecins et c'est angoissant ; les rendez-vous pour en voir un se prennent des mois auparavant, et je trouve cela injuste ; Les hôpitaux sont en grèves et c'est angoissant ; il y a un manque de soignants partout tellement il y a de malades…!!! 



OK, POUR RESUMER !

La collapsologie m'invite (à sa manière), à me reconnecter avec mon instinct animal… 
Encore va t-il falloir que j'adhère à cette première réalité : je suis un animal domestiqué…

L'Homme (qui a déjà eu du mal à adhérer à l'idée selon laquelle il était d'origine animal) osera t-il donc se désigner "collectivement" et avec son langage, au même niveau que d'autres formes de vies animales et végétales qu'il qualifie volontiers comme étant :

"en voie de disparition ou d'extinction", 
"espèce domestiquée" 
"en danger critique"
"espèce menacée"
"éteinte à l'état sauvage" 

et j'en passe ? 

Pour moi, c'est en tous les cas par là que commence non plus ma réflexion mais mes actions.

Je fais partie de l'espèce des hommes domestiqués, je m'empoisonne sans toujours le savoir… on (et je sais pas toujours qui c'est) m'apporte ma nourriture, je n'ai plus à la chercher (il y'en a tellement que je ne pense même pas toujours au fait qu'elle puisse manquer à certains)... je n'ai plus à la défendre (donc je ne la partage), et je vais chez le médecin quand je suis malade… 

Mais "Ce n'est pas en courant dans tous les sens, sur tous les chemins, qu'on apprend la vie. C'est en la regardant et eux (les animaux sauvages) tu vois, ils en savent plus long que nous…" 



Nota bene : Cette lecture ne vaut pas consultation médicale. En cas de doute sur votre état de santé prière de vous rendre chez le médecin le plus proche.








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