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Devrions-nous "renoncer" à la santé ?





Publicité pharmaceutique, Revue "Être", Septembre 1961


"Oui, nous avons mal, nous tombons malade, nous mourons, mais également nous espérons, nous rions, nous célébrons ; nous connaissons les joies de prendre soin les uns des autres ; souvent nous sommes rétablis et guéris par divers moyens. Nous n'avons pas à suivre un chemin uniformisé et banalisé de notre vécu. J'invite chacun à détourner son regard, ses pensées, de la poursuite de la santé, et à cultiver l'art de vivre." 
Ivan Illich, 2012, "Le renoncement à la santé", in Corps, Médecine, Santé, Revue Illusio n°8/9, p.31-37


L'une de mes premières réactions en prenant connaissance des théories de l'effondrement et plus globalement de "la collapsologie", c'était l'évidence selon laquelle tout semblait être affaire de renoncement : renoncement à un style de vie, à un rapport au monde, à une manière de voir, de penser, de s'orienter, d'appréhender l'espace et les activités sociales humaines.

VASTE PROGRAMME !

Parmi les activités sociales humaines certaines me parlent plus que les autres : celles qui visent à nous maintenir en vie et à servir notre quête perpétuelle pour la santé. Un auteur me revient à l'esprit : Ivan Illich ! Et cette phrase restée quelque part dans mon esprit en provenance d'un article initialement publié dans l'Encyclopédie de L'Agora en 1994 : 

"Le danger majeur ne réside plus dans l'entreprise médicale, mais dans la quête de la santé." (op.cit. p.31)

Lorsque j'ai découvert cet auteur il y a 5 ou 6 ans de cela : j'étais dans la rédaction de ma thèse en sociologie (en plein travail bibliographique). Au moment, je n'ai pas compris son propos. Je n'ai pas reçu son message. Je l'ai lu avec un œil "rieur" : quel manque d'objectivité dans ses propos qui n'ont absolument rien de "scientifique"... ! Aujourd'hui, je sais quelle défense j'ai mise en œuvre lors de ma lecture : je n'ai pas voulu voir et entendre… je suis restée dans le déni. Je n'ai pas voulu remettre en question l'intérêt même de ce que j'étais en train de faire (écrire une thèse sur la profession médicale et les réformes de l'hôpital). Ce n'était sans doute pas le moment pour moi de prendre conscience :


- que nos modes de pensées contemporains concernant la santé (et donc la vie et la mort) sont "abstraits et désincarnés" ; 

- que nous vivons dans l'apparence de l'autonomie (de pensée comme d'action) concernant notre rapport au corps ;

- que nous passons beaucoup d'énergie dans cette vie à nous user la santé  et parfois même au nom de notre propre santé (autant physiquement que psychiquement… notons d'ailleurs avec un peu d'humour que "La Thèse nuit gravement à la santé", merci TIS) ;

- que nous nous portons de moins en moins souvent assistance (concernant nos soucis de santé), ou alors en réfléchissant à "notre responsabilité" en cas de pépin ; 

-  que nous perdons beaucoup de temps à nous embellir et à lutter contre le vieillissement ; 

- que les temps majeurs de notre vie (je pense à la naissance et à la mort) sont très majoritairement encadrés, médicalisés ; nous en sommes - d'une certaine manière - dépossédés (presque on nous dit comment nous devrions les vivre).

- que nous avons besoin d'experts / de professionnels de tout et pour tout : parce que nous ne cultivons plus notre intuition et qu'aucune nature en nous, semble pouvoir nous aider à survivre ; comme si nous n'avions aucun bon sens ; (aucun sens animal ?) ; 

- que nous angoissons de tout ce qui fait la vie (dont la maladie, la douleur, la souffrance, l'absence, la mort aussi...) ;

- que nous sommes heureux (a priori) de bénéficier de soins techniques fortement coûteux (et pas qu'économiquement), pour vivre le plus longtemps possible... dans un état de santé que déplorent pourtant toutes personnes sensées... 

- que nous œuvrons pour un maintien en vie (parfois à tous prix), alors qu'en y réfléchissant bien, à la place de l'Autre vers lequel se porte notre regard, nous le disons tous : "Non, je ne le voudrais pas".

- que nous nous soumettons silencieusement aux experts qui usent leur propre santé (il faut le rappeler aussi) à nous soigner en masse. 

Et donc finalement que "la quête de la santé peut être source de morbidité".

Et ce, à bien des niveaux…

Et c’est pour toutes ces raisons (entre autres) qu’Ivan IIlich indique pour titre à son article "le renoncement à la sante".





Quoi ? "Renoncer à la santé " ? 

Heu… mais de quoi parle-t-il ?

En Grec la "santé" est "ugiès" ("υγιης") être sain, et être raisonnable", et "ugieia" ("υγιεια") est l'état d'un corps sain. (A. Bailly, 2002, Abrégé du dictionnaire Grec-Français, Hachette, Paris, 1012 p.) 

A l'époque d'Hippocrate (quelque part entre 350 et 450 avant JC) : "était en bonne santé celui qui s'intégrait dans l'harmonie de la totalité de son monde selon le temps et le lieu où il voyait le jour." (p.34)

De quelle harmonie pouvons-nous parler aujourd'hui ? 

Lorsque l'on sait que notre quête pour la santé est avant toute chose individuelle et individualiste ? Excluant la pensée collective à sa manière : notre rapport à l'Autre lorsqu'il s'agit de "mon corps", de "mon état de santé" ? 

Lorsque l'on sait que l'état du corps malade est continuellement opposé à celui d'un corps idéal et idéalisé (pas uniquement ou pas simplement d'un corps "sain"), toujours plus performant, toujours plus modelable et améliorable ? Osons un peu nous interroger sur l'impact de cette quête sur notre état de santé réel (physique autant que psychique) ! 
Lorsque l'on sait que certains corps (le corps vieux, le corps handicapé, le corps malade, le corps dans un état différent "d'habitude") est un corps socialement rejeté, détourné du regard et mis à l'écart ?
Lorsque l'on sait que chaque cachet que nous prenons, chaque technologie que nous consommons, chaque traitement, le plus minime soit-il, a un réel coût écologique, économique et social ?  




Illich précise : "Je ne pense pas qu'il puisse exister un quelconque système de régulation capable de nous sauver du déluge de poisons, de radiations de biens et de services qui rendent plus malades que jamais les hommes et les animaux". (p.32)



Dans ce contexte, renoncer à la santé s'apparente à un choix, à une liberté parmi d'autres… 

C'est avant toute chose une posture de rupture avec certaines évidences : 



-          C'est renoncer à une santé normative ; 


-          C'est renoncer à la standardisation de nos soins et de nos prises en charge ; 
-          C'est renoncer à l'idéologie du progrès médical ;
-          C'est renoncer à l'idée d'allongement toujours plus important de la vie ;
-          C'est renoncer à une vision individualiste et responsabilisante de notre propre santé pour la réintégrer dans une réflexion collective quotidienne en osant parler de ce que nous ne nommons plus : la mort, la souffrance, les maux qui affectent notre existence - sans plus chercher à les éradiquer. 

C'est une posture, une disposition de l'esprit et de l'être qui vise aussi à redonner du sens, parce que comme il le précise :

"Les symptômes que la médecine moderne s'efforce de traiter n'ont guère de rapport avec l'état de notre corps ; ils sont, bien davantage, les signes des préjugés et des désordres propres aux façons modernes de travailler, de se distraire, de vivre." (p.36)

Et maintenant ? 




Peut-être pourrions-nous nous atteler - tous ensemble - à refonder notre rapport contemporain à la santé, à la maladie et à la mort ? 

Petit à petit… Par la mutualisation de nos expériences personnelles, de nos ressentis, de nos intuitions, de nos sensibilités... pour que progressivement, nous puissions être en mesure de tenir compte de "la totalité de notre monde, de notre temps et du lieu où nous voyons le jour…" 

Et c'est finalement en écrivant ces mots que je prend petit à petit la mesure de ce qu'intimement je cherche et qui m'amène doucement à la rédaction de "Collapso-Santé"...


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